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LA VIE DES CHIFFRES : LE 2

Plantée sur le pas de la porte, j’attends que les élèves montent en classe pour avancer. Pas un seul ne me salue et c’est à peine s’ils ne me bousculent pas, trop occupés qu’ils sont à rigoler et à perdre un peu de temps dans la cour. Enfin, ils avancent et je les suis. Je m’arrête juste à temps pour ne pas me prendre la porte dans le nez ! « Mal élevés ! » Je ronchonne.

Je passe la porte vitrée de l’entrée de l’école et je salue la standardiste affairée dans son bureau, sur ma gauche. Elle ne me répond pas. J’en déduis qu’elle est déjà débordée. J’avance dans le couloir, passe devant le bureau du directeur qui est vide. Il est sûrement descendu boire son café. Je continue, salue la secrétaire qui m’ignore : « décidément, je dois être transparente ce matin ! » et j’arrive dans mon bureau pour constater avec une surprise non feinte que je suis déjà installée à mon poste, les yeux rivés à l’écran de l’ordinateur et les doigts qui pianotent sur le clavier !

Que se passe-t-il ? Je ne peux pourtant pas être à deux endroits à la fois : sur mon siège et sur le seuil de la porte ! Sans comprendre, je me regarde à nouveau : je me vois prendre l’agrafeuse, m’en servir et la poser sur le meuble noir, puis je me vois me tourner vers ma collègue et lui parler en souriant, alors que je suis toujours plantée sur le seuil du bureau !?

Que dois-je faire ? Aller m’asseoir sur mes genoux ou rebrousser chemin ? Où suis-je réellement ? Laquelle des deux suis-je ? Suis-je devenue transparente ? Non, ça, je l’étais déjà, personne ne s’est jamais vraiment aperçu de ma présence sur terre, et surtout, personne n’en a réellement tenu compte. On m’oublie facilement. Alors j’ai compris, je suis morte et mon corps est dans un autre monde… Une idée angoissante m’assaille : si je ne travaille plus, que vais-je devenir, qui de nous deux sera payée à la fin du mois ? Et d’abord, qui est cette autre femme assise là à mon bureau et qui apparemment fait mon travail ? Comment est-ce que je peux me dédoubler sans même m’en apercevoir ?

Décontenancée et sans projets immédiats, ne sachant plus que faire, je me laisse tomber sur la chaise près de la porte d’entrée du bureau : je dois me calmer et réfléchir. J’observe la scène qui se joue sous mes yeux. Je suis l’observateur et l’observée, je suis ici et là, je suis active et passive en même temps, le juge et la chose jugée, le penseur et l’objet de ma pensée. Je trouve que cette situation est très égocentrique et de peu d’intérêt, car je me connais déjà depuis 50 ans ! Oui, je me connais, mais bien mal apparemment. Je me connais de façon succincte, superficielle.

Ça suffit ! Je me lève, décidée à faire du bruit, à me faire remarquer, à m’imposer s’il le faut. Je jette mon sac sur le sol et fais tomber la chaise. Comment se fait-il que je n’entende pas le bruit de la chaise sur le sol ? J’entends la discussion de ma collègue avec mon double, mais pas le bruit que je fais, moi. Mais alors, qui est moi ? Qui suis-je ? Où est la vraie moi qui travaille, qui est consciencieuse, efficace, sérieuse, réfléchie, disciplinée, celle qui planifie, organise, gère ? Apparemment, c’est elle, l’autre, celle qui est sur MA chaise, devant MON ordinateur ! Et moi je serais celle qui paresse, prend son temps, la fainéante, l’oisive, la bohème… Non, je vais de ce pas la chasser de MA place. Furieuse, je m’élance sur l’autre et butte contre le pied de la chaise. Je m’affale sur les genoux de cette autre moi qui ne lève même pas les yeux sur moi : invisible ! Je suis invisible, sans consistance, inexistante ! Pourtant, je me suis fait mal au coude en tombant, donc j’ai du poids, je suis de chair et d’os : quel est ce mystère ? Alors je crie à pleins poumons, je hurle : « EH OH ! Vous m’entendez, je suis là, j’existe, je suis vivante ! » RIEN, elles n’ont aucune réaction : incompréhensible.

Elle, mon double, se lève. Ok, je vais prendre sa place. Je me précipite et je m’assieds sur le fauteuil encore chaud face au bureau. Je commence à travailler. Ma collègue me regarde et me dit : « Tu ne vas pas chercher un café ? Je pensais que tu étais déjà sortie. Tu peux m’en prendre un aussi ? » Je marmonne un « oui, bien sûr » timide et je prends ma monnaie dans le tiroir avant de sortir du bureau. Dans le couloir, je me croise, mais arrivée à la porte vitrée donnant sur la cour, la curiosité me pique et je rebrousse chemin rapidement. Elle vient de reprendre sa place. Notre collègue lève la tête :

– Tu as fait vite, il n’y avait personne ?

– Où ça ? Aux toilettes ?

– Euh, non, tu n’as pas été chercher un café ?

– Non, je n’en prendrai pas aujourd’hui, j’ai décidé d’arrêter. Ça fait partie de mes bonnes résolutions annuelles…

– Le 3 mars ! Tu es un peu en retard pour les bonnes résolutions.

– C’est vrai, mais si tu veux un café je peux aller t’en chercher un.

Du seuil d’où je regarde la scène, il est évident que la réponse de mon double a un effet intéressant sur notre collègue qui ne comprends plus rien. D’ailleurs, elle s’arrête d’écrire, pose sa tête dans ses deux mains, et regarde mon double d’un air soupçonneux.

– Tout va bien Lila ?

– Oui, pourquoi ? T’en fais une tête, j’ai dit quelque chose de bizarre ?

– Non, non, c’est rien…

Mon fou-rire ne les dérangea pas du tout, mais j’ai failli en pisser dans ma culotte tellement la situation était comique. Bon, puisque c’est ainsi, inutile de m’énerver, à l’évidence je suis impuissante alors prenons du bon temps. Je vais aller me promener, je vais profiter de ma journée, je vais laisser travailler la Lila travailleuse et faire ce que mon cœur me dira. Après tout : « Carpe diem quam minimum credula postero » (Cueille le jour et sois un minimum préoccupé par le lendemain) et Dieu fera le reste…

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